"A perdre la raison" (inspiré de l'affaire Lhermitte): à Cannes tout le monde l'a compris
André Ceuterick au festival de Cannes
Joachim Lafosse est revenu à Cannes quatre ans après la sélection de "Elève libre" à la Quinzaine des Réalisateurs avec le très attendu "A perdre la raison" cette fois dans la section Un Certain Regard), librement inspirée de l'affaire Lhermitte, du nom de cette femme qui tua ses cinq enfants dans un accès de démence et tenta ensuite de se suicider.

AFP
Joachim Lafosse entouré de Tahar Rahim et Emilie Dequenne.
On fait au début la connaissance de Murielle et Mounir, deux jeunes gens qui s'aiment passionnément. Depuis son enfance, le jeune immigré marocain vit chez le Docteur Pinget dont il est devenu le fils adoptif et qui lui assure une vie matérielle aisée.
Mounir et Murielle décident de se marier et d'avoir des enfants et se placent sous la dépendance de plus en plus autoritaire de leur protecteur. Murielle se retrouve alors enfermée dans un climat affectif irrespirable et sombre progressivement dans une lancinante folie qui la conduit à l'irréparable.
Puisque l'histoire est connue, il n'y a ni suspense ni surprise possibles. Dès lors, comment avez-vous conçu le film ?
Joachim Lafosse: "Comme une oeuvre de cinéma, avec des personnages au sein d'un scénario qu'on a écrit pendant deux ans et demi avec Mathieu Reynaert, en essayant de les rendre aimables, vraisemblables dans une histoire aussi captivante que possible. Mais nous ne nous sommes jamais intéressés au fait divers lui-même: nous n'avons pas rencontré les protagonistes ni visité la maison, ni même suivi la moindre partie de l'enquête. J'ai voulu garder intacte toutes mes possibilités d'inventer, de développer une histoire, d'imaginer des situations et des caractères. Mounir, Murielle, André sont le fruit de mon imagination, des "morceaux" de moi en quelque sorte. Il faut qu'on le sache et qu'on le répète: la trame de la vraie affaire Lhermitte tient en quelques lignes dans les journaux. Pour nous, il ne fut jamais question ni de la reconstituer, ni de la juger, ni la justifier."
Néanmoins, elle constitue le point de départ du film ou au moins son déclic initial.
J.L.: "Oui, bien sûr. Un matin, j'ai entendu le récit de ce fait divers à la radio dans ma voiture. J'étais bouleversé, je ne comprenais pas et, autour de moi, tout le monde disait que c'était impensable. Je me suis alors posé la question de savoir si un film ne pourrait pas rendre cette tragédie compréhensible et j'ai alors voulu raconter une histoire qui y parviendrait peut-être."
Au départ, elle semble même assez banale.
J.L.: "Comme tout grande tragédie, elle commence par une passion amoureuse, avec des sentiments forts et sincères, de belles intentions et progressivement, par petites touches d'abord imperceptibles puis de plus en plus saillantes, le drame se crée. Parce que les cadeaux sont trop beaux, parce que la présence (du médecin) est de plus en plus envahissante, parce que l'éloignement (du couple) devient impossible jusqu'à ce que toutes les limites soient finalement transgressées."
Il y a effectivement des signes qui ne trompent pas.
J.L.: "J'ai voulu faire un film subtil, digne, respectueux, sans aucune violence directe ni vulgarité. En cela, la musique (c'est la première fois que je l'utilise dans un film) m'a beaucoup aidé car elle permet au spectateur de sentir les choses les plus secrètes et de percevoir ce qu'on ne peut déceler au premier abord."
Le Docteur André Pinget semble ne pas avoir d'identité personnelle.
J.L.: "Contrairement à l'apparence, c'est un homme seul, fragile qui pense qu'il faut faire des cadeaux pour être aimé, un peu comme un enfant dans une cour de récréation qui donne des bonbons à ses condisciples pour être apprécié. Pour lui, c'est évidemment assez effrayant mais cela rend très vite nocifs les liens avec les autres. André est un homme qui ne s'aime pas et qui n'a pas confiance en lui intérieurement."
Et Mounir ?
J.L.: "C'est un père de famille tiraillé entre l'envie de respecter la générosité de son protecteur et celle de faire plaisir à sa femme. Il suscite, inconsciemment le drame parce qu'il tergiverse, s'engage puis fait marche arrière et finalement refuse de choisir. Mounir est ce genre d'homme à qui on a donné du poisson sans jamais lui avoir appris à pêcher ! Son manque d'autonomie et de liberté le conduit de temps à autre à des accès de colère et de violence. Mais il perd inexorablement le contrôle de lui-même."
Murielle semble aussi fragile que lui.
J.L.: "Oui et André l'a compris dès le début. Elle devient très vite dépendante, apprécie le confort que lui offre le « tuteur » et s'accroche à son affection.
Jusqu'au renoncement d'elle-même et le drame qui s'en suit.
J.L.: "Oui mais le film devait absolument rester pudique et ne montrer aucune scène horrible : il n'était pas question de filmer le meurtre des enfants et la tentative de suicide de la mère."
Que faut-il en conclure ?
J.L.: "Qu'une société doit regarder en face les actes monstrueux qu'elle engendre, essayer d'y donner un sens et d'en comprendre les tenants et aboutissants pour éviter qu'ils ne se reproduisent, tant que faire se peut et éloigner cela de nous pour sortir du traumatisme."
Au casting, on retrouve le formidable duo du "Prophète" de Jacques Audiard: Niels Arestrup et Tahar Rahim, est-ce un hasard ?
J.L.: "Non, pas vraiment. Je voulais dans tous les rôles principaux des acteurs connus et facilement identifiables par le public, pour échapper aux connotations "docu-fictio" et "reconstitution sociologique. Le couple Arestrup-Rahim existant déjà: il suffisait de le situer dans un tout autre contexte et d'y insérer Emilie Dequenne, elle aussi de grande notoriété. On consolidait ainsi une vraie fiction, juste, forte et émouvante."





